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Le regard d'une infirmière en collège à Paris

Le regard d'une infirmière en collège à Paris

Dans le cadre du dispositif JeSuisTemoin.org, nous avons recueilli le témoignage d’une infirmière scolaire exerçant dans un collège parisien. Cet échange s’inscrit dans une démarche de compréhension des réalités de terrain et des enjeux liés aux violences intrafamiliales au sein du milieu scolaire.

À travers son expérience quotidienne auprès des élèves, elle partage un regard lucide et engagé sur les situations rencontrées, les défis institutionnels et les leviers d’action possibles. Son témoignage met en lumière le rôle essentiel des professionnels de santé scolaire dans l’accueil de la parole des jeunes, ainsi que l’importance d’une mobilisation collective pour briser le silence et protéger les plus vulnérables.

Pouvez-vous vous présenter en quelques mots (fonction, établissement, parcours) et nous expliquer votre rôle actuel au sein de votre structure ?

Je suis infirmière scolaire dans un collège parisien. Avant de rejoindre l’Éducation nationale, j’ai exercé auprès de publics très précaires, de personnes en situation de handicap, ou encore de grands prématurés, y compris à l’étranger dans des contextes socio-économiques et culturels variés. En tant qu’infirmière scolaire, mes missions couvrent un large champ lié à la santé des élèves : de la prévention collective (vaccination, santé sexuelle, vie affective et relationnelle, consommations, comportements à risque…) à l’accompagnement individuel (dépistages, suivi des élèves atteints de pathologies chroniques ou porteurs de handicap, santé mentale, protection de l’enfance…). Je travaille en étroite collaboration avec une psychologue, une médecin scolaire, une assistante sociale, ainsi qu’avec les personnels de vie scolaire, la direction et l’ensemble des équipes pédagogiques. Je suis également parfois amenée à échanger avec les familles et les partenaires de soins extérieurs.

Quel est votre lien, direct ou indirect, avec la question des violences intrafamiliales dans votre contexte professionnel ?

Mon rôle consiste à accueillir la parole des élèves, à signaler les situations préoccupantes au parquet lorsque c’est nécessaire, et à orienter les jeunes vers les soins, l’accompagnement social et juridique adaptés, avec le soutien de l’équipe médico-sociale. C’est une part importante de mon travail quotidien : derrière une consultation en apparence anodine pour des maux de ventre peuvent se cacher des violences subies et une grande souffrance psychique. Nous cherchons toujours à travailler en lien avec les familles pour les mineurs, mais cela s’avère parfois impossible dans les cas de violences intrafamiliales.

Quel regard portez-vous aujourd’hui, en tant que professionnelle de l’éducation, sur les violences intrafamiliales ?

Elles sont malheureusement très présentes, à tous les âges et dans toutes les classes socio-économiques. Dès lors qu’un lieu d’écoute et d’aide sans jugement est identifié par les jeunes, les témoignages de violences intrafamiliales affluent massivement. Qu’elles soient physiques, sexuelles, psychologiques ou matérielles, ces violences existent dans tous les milieux et toutes les cultures. Il ne s’agit pas tant de libérer la parole que d’arrêter la silenciation des victimes et des témoins. Lorsque l’écoute est effective et que l’assistance aux victimes est réelle, les témoignages émergent spontanément, et un accompagnement spécifique doit être mis en place.

Observez-vous des évolutions dans la manière dont ces situations sont perçues, identifiées ou prises en charge au sein des établissements ?

L’Éducation nationale reste une institution très hiérarchisée. Lorsque les équipes médico-sociales et la direction sont bienveillantes et se soutiennent mutuellement dans leurs responsabilités respectives, notamment en matière de protection de l’enfance et de gestion de la complexité des situations, les prises en charge des violences intrafamiliales ont toujours un impact positif pour les jeunes, malgré les défaillances systémiques. Malheureusement, les moyens humains sont insuffisants, et les professionnels, parfois menés à bout de souffle, manquent souvent de soutien professionnel et psychologique face à l’ampleur des violences accompagnées.

Après découverte du dispositif JeSuisTemoin.org , quel regard portez-vous sur cette initiative ? En quoi ce type de démarche vous semble-t-il pertinent dans le cadre scolaire ?

Les témoins jouent un rôle majeur dans les situations de violences intrafamiliales, que ce soit pour apporter un soutien émotionnel aux victimes, les aider à prendre conscience du caractère violent des situations vécues, ou les orienter vers une aide adaptée. J’espère que le dispositif JeSuisTemoin.org contribuera à sensibiliser la population quant à la responsabilité d’alerte des témoins. La charge de la prise en charge des violences intrafamiliales ne peut en effet reposer uniquement sur les victimes, souvent empêchées par des mécanismes d’emprise et de culpabilisation.

L’école est un lieu d’apprentissages multiples, qui ne se limitent pas à la scolarité. Nos missions d’éducation incluent aussi de nombreux sujets de prévention pour accompagner les futurs adultes qui formeront la société de demain. Les violences intrafamiliales, comme toutes les autres formes de violences, doivent être légitimement identifiées et nommées pour être prises en charge, voire réduites à l’avenir.

Selon vous, quel rôle peuvent jouer les artistes et les œuvres culturelles pour sensibiliser, prévenir ou libérer la parole autour des violences intrafamiliales, notamment auprès des jeunes ?

Les œuvres et les artistes, tout comme l’accès à la culture et à l’art, peuvent, selon moi, ouvrir la porte à des sujets encore trop souvent tabous. Voir, par exemple dans une pièce de théâtre ou un film, des personnages vivre des violences similaires à celles que certains jeunes subissent ou observent, peut provoquer un effet de catharsis : une prise de conscience face à la réalité vécue. Les œuvres culturelles en milieu scolaire sont souvent suivies d’un temps d’échange sur le sujet abordé, moment propice à la libération de la parole chez les élèves.

Avez-vous déjà mis en place, ou imaginé, des actions concrètes dans votre établissement pour aborder ces sujets (prévention, sensibilisation, accompagnement, signalement…) ?

Nous faisons régulièrement appel à des partenaires extérieurs pour des actions de sensibilisation collective sur le thème des violences intrafamiliales. À l’adolescence, il est en effet parfois plus facile d’aborder ces sujets avec des intervenants extérieurs au cercle habituel. En interne, nous veillons à la qualité des entretiens individuels avec le personnel médico-social (psychologue, médecin, infirmière et assistante sociale), afin de toujours rappeler qu’une écoute bienveillante et non jugeante est disponible. Nous informons également les jeunes des obligations légales qui nous incombent si leur sécurité est menacée. L’information semble se diffuser spontanément, par le bouche-à-oreille, et de plus en plus d’élèves nous sollicitent pour leurs camarades, ce qui témoigne, à mon sens, d’une dynamique de préoccupation partagée, positive et fonctionnelle.

Plus largement, quelles initiatives vous sembleraient utiles ou pertinentes à développer dans le milieu scolaire pour mieux accompagner ces situations ?

La formation des professionnels reste très insuffisante. L’article 40 du code pénal, qui oblige tout fonctionnaire ayant connaissance d’un crime ou d’un délit à en informer sans délai le procureur de la République, est par exemple encore largement méconnu, et le sujet des maltraitances intrafamiliales est trop souvent banalisé. Certains personnels de l’Éducation nationale, bien que bénéficiant de la confiance des élèves, se retrouvent démunis lorsqu’ils recueillent un témoignage, ne sachant pas toujours quoi en faire. Il faut prendre conscience que ce sujet reste largement tabou et parfois douloureux pour les adultes eux-mêmes. Une formation à grande échelle est nécessaire pour permettre une prise en charge à grande échelle des violences intrafamiliales.

Souhaitez-vous partager un message, une conviction ou un conseil à destination de la communauté éducative, des familles ou des élèves ?

Il n’est pas grave de ne pas savoir comment accompagner une personne qui vous confie avoir subi des violences. Ce qui compte, c’est de ne pas laisser sa parole se perdre sans réponse, et de l’orienter vers des professionnels capables de lui apporter l’aide nécessaire. C’est la responsabilité de chacun, et vous la devez à la personne qui a eu le courage de vous faire part de son histoire.

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